Zonza : cérémonie d’hommage aux harkis et autres membres des forces supplétives

Dans le cadre de la journée nationale d’hommage aux harkis, une cérémonie régionale s’est tenue le mercredi 25 septembre 2019 à Zonza, un lieu atypique pour cette cérémonie qui ne se déroule donc pas dans les chefs lieux de région et de département.

Le sous-préfet et les scolaires déposent une gerbe

Dépot de gerbe par Arnaud Gillet accompagné de scolaires

©onacvg

Ce village de l'Alta Rocca est devenu en 1971, lors de la fermeture du hameau forestier des Escudiés et de divers camps, la dernière destination de certaines familles harkies. Au mois d’août, les cars de la société Balesi, ont transporté sur les hauteurs de Zonza 25 familles de harkis, soit plus de 250 personnes. 

La cérémonie commémorative s’est déroulée devant la plaque inaugurée en juillet 2015 par Jean-Marc Todeschini, alors Secrétaire d’État aux anciens combattants et à la mémoire, première plaque officielle apposée au niveau national sur un lieu de vie et de travail dans le cadre du plan harki. La commémoration a été présidée par Arnaud Gillet, sous-préfet de Sartène représentant Josiane Chevalier, préfète de Corse, préfète de la Corse-du-Sud. Étaient présents à ses côtés, Jean-Jacques Panunzi, sénateur de la Corse-du-Sud, Julie Benetti, rectrice de l’académie de Corse, le Général Tony Mouchet, commandant la région de gendarmerie, ainsi que de nombreux représentants des autorités civiles et militaires.

la cérémonie à Zonza

Malgré un lieu difficile d’accès situé en pleine montagne, le monde combattant était largement représenté : 22 porte-drapeaux venus de toute la Corse accompagnés par les présidents d’associations patriotiques et bon nombre d’anciens combattants. Le clairon de la ville d’Ajaccio avait également fait le déplacement pour rythmer une cérémonie empreinte d’émotions. En effet, les familles des harkis, enfants et petits-enfants, étaient là pour honorer la mémoire de leurs parents.

Une forte représentation de scolaires venus des établissements de l’île ont activement participé à cette cérémonie, notamment les élèves des collèges du Taravo et de Levie, du collège et du lycée Fesch d’Ajaccio ainsi que les primaires de l'école de Zonza tous accompagnés de leurs enseignants. Ils ont découvert l’exposition réalisée par l’ONACVG « Parcours de harkis et de leurs familles ».

A cette occasion, la mission interdépartementale mémoire et communication de la Corse avec le concours de Marius Giudicelli, mémoire vive du village et administrateur du conseil départemental pour les anciens combattants et la mémoire de la Nation de la Corse-du-Sud, a édité une plaquette intitulée « Zonza, histoire de harkis : de l’Algérie à la Corse » retraçant l’histoire locale des harkis, de leur arrivée jusqu’à la mise en place du conseil régional de concertation de la mémoire harki.

Djemila Oughlissi, descendante qui vit toujours à Zonza, a prononcé un discours emprunt d’émotions «... Nous sommes très sensible à votre présence, monsieur le Sous-Préfet, pour cette journée nationale se déroulant exceptionnellement au pied du hameau de forestage de Zonza. Nous la percevons comme une marque de considération qui honore notre communauté (…) Aujourd’hui nous ne sommes plus que quatre familles à vivre au village. Nous occupons des emplois à l’Office national des forêts, à la commune, à la communauté des communes. Nous travaillons dans les entreprises du bâtiment et même dans le commerce. Fiers d’être filles et fils de harkis, nous pouvons dire que nous sommes intégrés à cette belle île de Corse... ». Dans son discours, Henry-Paul Agostini, maire de Zonza, a également souligné l’importance d’avoir organisé cette cérémonie sur sa commune, terre qui a accueilli jusqu’à 29 familles harkies. Enfin pour clôturer les interventions, Arnaud Gillet a donné lecture du message de Geneviève Darrieussecq, Secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées.

S’en est suivi le dépôt de gerbes réalisé par les scolaires accompagnés des autorités puis les traditionnelles sonneries aux Morts, minute de silence et Marseillaise.

Enfin, après la visite de l’exposition installée sous le préau de l’école communale, la mairie de Zonza a offert un magnifique buffet, où toutes les générations présentes, de 6 à 100 ans, ont pu échanger et partager le verre intergénérationnel de l'amitié.

Le choix du lieu de la cérémonie est à l'initiative des services de l'ONACVG de Corse, dont les directeurs, Marguerite Mondoloni (Haute-Corse), et Jacques Vergellati (Corse-du-Sud), ont été assistés par la mission interdépartementale mémoire et communication.

MIMC de la Corse

© ONACVG

Découverte de l'exposition "Parcours de harkis et leurs familles"
La plaquette "Zonza, histoire de harkis: de l'Algérie à la Corse

Discours prononcé par Djemila Oughlissi:

Monsieur le Sous-Préfet,

Monsieur le Maire, mesdames et messieurs les élus, mesdames et messieurs les représentants des autorités civiles et militaires, mesdames et messieurs les anciens combattants et porte-drapeaux, mesdames, messieurs, chers scolaires,

Nous sommes très sensible à votre présence, monsieur le Sous-Préfet, pour cette journée nationale se déroulant exceptionnellement au pied du hameau de forestage de Zonza. Nous la percevons comme une marque de  considération qui honore notre communauté.

Après tant d’années d'errance, après tant d'années d'exclusion, après tant d'années de souffrances, après tant d'années d'oubli, la République Française en instituant une journée d'hommage national envers les harkis et les membres des formations supplétives, a reconnu enfin et  solennellement, ce qu'elle leur devait pour leur fidélité à la France, pour les sacrifices qu'ils ont consenti pour rester français, pour les souffrances qu'ils ont endurés de 1954 à 1962, durant la guerre d'Algérie et des tragédies vécues, qui les ont jetés sur les chemins de l'exil pour fuir les représailles sanglantes dont ils ont été victimes après la signature des accords de paix.

Depuis notre arrivée en France sous le statut de rapatriés, des lois ont été adoptées en notre faveur, elles n'étaient pas toujours de nature à répondre à nos attentes, des fonds de réparation et de solidarité nous ont été alloués, toujours insuffisants pour réparer les préjudices subit mais, jamais, au grand jamais, cette reconnaissance n'avait été inscrite dans le marbre de la République. 

Aujourd'hui, elle est inscrite sur les murs des Invalides. 

Elle est inscrite sur cette plaque que nous avons dévoilé le 16 juillet 2015, en présence du secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, Jean Marc Todeschini venu  inaugurer ici, ce lieu de mémoire qui faisait tant défaut à la mémoire de nos pères, à notre mémoire, à la mémoire collective de la France.

Nous nous en somme réjouis et nous y avons participé.

La commune s'y est investie au delà de toutes nos espérances, au delà de tous nos souhaits. Nous lui en sommes infiniment reconnaissant.

Nous avons dû quitter notre terre natale. Nous avons connu le déracinement, la précarité, la relégation dans les camps de transit, l'entassement dans des cités urbaines et l'exil dans les hameaux de forestage où nous sommes aujourd'hui, dans celui de Zonza, où nous sommes arrivés par une chaude journée du mois d'août de 1971. 

Nous étions plus de 250 personnes de tous âges. 29 familles entassées dans des autocars que suivaient des camions de déménagement transportant nos maigres souvenirs. 

On nous avait assuré que nous trouverions dans cette nouvelle affectation, je cite les propos du Ministre de l'Agriculture d'alors  " les avantages d'un séjour dans des régions plus chaudes et plus ensoleillées, dans lesquelles un travail régulier et permanent leur serait assuré"

Chaudes et ensoleillées ?  C'était vrai l'été, c'était sans doute vrai pour Casamozza, mais notre premier hiver à Zonza s'est montré particulièrement rude. De quoi nous décourager nous qui aspirions trouver un havre de paix où nos familles pourraient s'établir et vivre décemment.

Nous avions compris que nous étions au terme de notre voyage. 

La population largement informée de notre venue mais pas suffisamment de notre importance, est restée dans l'expectative, se montrant même parfois, hostile.

Il est vrai que nous chamboulions quelque peu leur quiétude. Mais très vite, nos pères embauchés par l'Office national des forêts dans des emplois qui leur avaient été réservés, effectuaient des travaux de reboisement et d'aménagement des forêts domaniales. Ils nouaient des relations avec les hommes du village. Certains s'intégraient dans des groupes de chasseurs et il n'était pas rare de rencontrer des harkis "tapant le carton" au café. 

En période estivale, ils étaient affectés à la défense des forêts contre les incendies, comme le font toujours aujourd’hui leurs fils. Leur engagement et leur efficacité dans ces combats dantesques, étaient remarquables et remarqués.

Ils servaient encore la France.

Quasiment tous anciens combattants, ils ont, pour leur grande majorité, adhéré à la Section des Anciens Combattants de Zonza qui les a accueilli comme des frères d'arme. Malgré cela, une barrière impalpable les séparait.

Nos mères descendaient au village faire leurs provisions. Les épiceries prospéraient. Les ménagères parlaient de leur cuisine. 

Quant à nous les enfants de harkis, nous fréquentions l'école de la République ou de nouvelles classes avaient été ouvertes pour nous accueillir. Nous avons grandi avec les enfants du village. En classe et au dehors, nous avons noué des relations d'amitié, dont certaines perdurent encore. 

Les élus sont venus nous courtiser car notre nombre suffisait pour faire basculer une élection.

Le contact entre les deux communautés s’était donc établi. 

Aujourd'hui, nous ne sommes plus que quatre familles à vivre au village. Nous occupons, des emplois : à l'Office national des forêts, à la commune, à la communauté des communes. Nous travaillons dans les entreprises du bâtiment et même dans le commerce. Fiers d’être filles et fils de harkis, aujourd’hui nous pouvons dire que nous sommes intégrés à cette belle île de Corse. 

Oui, nous sommes intégrés mais tout le monde sait bien que nous ne le sommes souvent qu'en apparence car la permanence des blessures de notre communauté demeure. Le sentiment d'abandon perdure même chez les nouvelles générations où les attentes de reconnaissance restent fortes.

Nos pères avaient choisi de servir la France. En servant la France ils ont tout perdu et leur regret sera de ne pas pouvoir laisser un quelconque héritage à leurs enfants.

Si les lois adoptées en notre faveur, si les actions de reconnaissance pour les sacrifices qu’ils ont consenti, peuvent compenser en partie nos souffrances, cinquante sept ans après, nous restons tout de même des déracinés. 

Le Comité Régional de Concertation de la Mémoire harkie que madame Josiane Chevalier, Préfète de Corse, nous fait l'honneur de présider, font que les enfants de harkis sont les porteurs de la parole de notre communauté. Nous espérons surtout que les nouvelles mesures d’aides en notre faveur ne soient pas encore une fois trop compliquées à mettre en œuvre. Pour tout dire, trop administratives, trop difficiles à obtenir.

Nous savons que l'aide bienveillante du personnel des services de l'ONAC en Corse nous est acquise. Nous savons que vos services sont bien disposés à notre égard, mais ce n'est pas leur faire injure que de nous adresser à vous qui représentez l'Etat.

Dans cette attente, nous vous assurons de notre parfaite considération et de notre profond respect.

Je vous remercie.